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Nouvelle Inédite de Marie Charrel – Le diable mesure huit centimètres

J’avais un projet un peu fou, nous faire découvrir à nous lecteurs des nouvelles inédites. Après quelques échanges de mails, j’ai vue mon rêve se réaliser. C’est ainsi que plusieurs auteurs ont répondu présent.

La nouvelle intitulée Le diable mesure huit centimètres que vous découvrez aujourd’hui a été écrite par Marie Charrel son dernier roman L’enfant tombée des rêves est publié chez Plon


Journaliste au Monde, Marie Charrel, 30 ans, a grandi à Annecy et Grenoble.
Auteur de "Une fois ne compte pas" (Plon 2010 et Pocket 2011), un premier roman remarqué, coup de cœur Fnac et des magasins Cultura, elle confirme avec "L’Enfant tombée desrêves" (Plon, 2014) son talent à explorer l’âme humaine dans ce qu’elle a de plus insaisissable et fantaisiste.

Le diable mesure huit centimètres

J’ai rencontré le diable, il mesure huit centimètres. Il a de petits yeux ronds pervers et sadiques, un nez de sale petite fouine malsaine, une queue d'une longueur indécente. Vous savez de quoi je parle, n'est-ce pas. D'un rongeur. J'imagine que vous en voyez des choses étranges, dans votre métier. Ne dites rien, c’est certain ! Personne ne soupçonne la vie qui se tient-là, sous Paris, grouillante, infinie. Il paraît qu’il y a plus de rats sous les pavés que d’habitants dans la capitale, vous confirmez ? Vous n’en savez rien, vous ne les avez pas comptés. Ah.
On dit que vous êtes le meilleur, dans votre catégorie. Quand je vois les spécimens que vous avez empaillés là, je n’en doute pas. Vous les avez attrapés dans le coin ? Oui, dans la Seine ? Car en plus, ils nagent ! Celui-là ressemble à un castor géant. Et celui-ci, à un ragondin. Répugnant.
Bon. Quand vous allez entendre ma demande, vous allez rire. Du moins, au début. Voilà : j’ai un problème de souris. Non, pas de « souris » au pluriel, de « souris » au singulier. Oui, je suis sérieuse, j’ai un problème avec une seule et unique petite souris, une saloperie de Mickey Mouse qui me pourrit la vie depuis des semaines. N’affichez pas ce sourire condescendant, s’il vous plaît. Je ne suis pas une de ces greluches qui poussent des cris effarouchés à la moindre proximité animale. J’ai grandi à la campagne, moi. J’ai massacré à coups de savate des dizaines mulots dans la grange de ma grand-mère, j’ai élevé des bébés serpents et joué avec des oiseaux morts pendant toute mon enfance. Oui monsieur. Des serpents et des oiseaux morts. Si une araignée a le malheur de s'aventurer dans ma baignoire, je l'extermine sans vergogne, aussi énorme soit-elle.
Mais cette souris-là n’est pas comme les autres. Elle n’a rien de normal. Les rongeurs sont intelligents, vous le savez. Eh bien celle-ci doit avoir un QI dix ou vingt fois plus élevé que celui d’une souris classique. Elle est redoutablement maligne. Perverse, même. Une sournoise de la pire espèce qui soit. En plus, elle est kleptomane. Oui monsieur, une souris kleptomane. Pire qu’une pie. Vous ne me croyez pas ?
Tenez, je vais vous raconter. Commençons par le début. Ce ne sera pas long. Je vis à Paris depuis cinq ans. J’habite un petit appartement dans un grand immeuble Porte Dorée. Vous voyez le genre : barre grisâtre des années 1960 pas très belle mais fonctionnelle, ascenseur aux couleurs pop, conduits de poubelles à tous les étages. Vous devez bien les connaître, ces satanés tuyaux, condamnés à l’usage depuis dix ou quinze ans mais toujours infestés de blattes, mites et autres cancrelats qui les considèrent comme un ascenseur personnel les menant droit à nos logements. Oui, j’habite l’un de ces immeubles-là, soumis aux invasions régulières de cafards et avec elles, aux traitements chimiques annuels de tous les appartements. Un cauchemar.
Cet immeuble est une calamité point de vue insecte, mais il n'y a jamais eu de souris. Jamais. De plus, j’habite au septième étage. En général, ces saloperies de bestioles ne montent jamais jusque-là, elles préfèrent les sous-sols ou les greniers. Vous voyez donc qu'il s'agit d'un cas tout à fait atypique.

Un vendredi soir, l’un de mes amis, Théo, m’invita avec la bande à fêter son anniversaire dans un restaurant marocain. Théo adore le couscous. C’était l’une de ces brasseries bobos du Marais, avec une magnifique salle en sous-sol : murs en pierre, plafonds voûtés, tout le tralala. Manger dans un tel endroit est drôlement branché. Il paraît qu’on y organise souvent des soirées médiévales. Je ne vois pas le rapport avec le couscous, mais passons.
Au moment de l’apéritif, il me sembla apercevoir quelque chose gigoter furtivement sur le mur. Je l’examinai un moment : pierres de taille, quelques tableaux représentant le désert, un peu de poussière, rien d’autre. J’avalai une gorgée de Boulaouane et me concentrai sur la coupelle d’olives quand soudain, cela remua encore. Quelque chose serpentait entre les pierres. A peine eus-je reporté mon attention sur les amuse-gueules que la chose s’agita encore : c’était de la provocation. Mais cette fois, je n’étais pas la seule à l’avoir vue. « Une souris ! » hurla Sylvie, à ma droite, qui a toujours eu la vue plus fine que moi. Elle avait identifié l'animal. « Elle se balade sur le mur, c’est horrible ! »
C’est alors que la bestiole, pas farouche, sauta au sol et se mit à zigzaguer entre les pieds de la table, sautillant de droite à gauche, tirant des petits cris de panique à tous les convives. Puis soudain, l’excitation de l’animal retomba. Le plus calmement du monde, elle rejoignit le milieu de la salle et se retourna vers nous avec défi. Elle me regardait. Je vous jure, cette satanée souris me fixait avec ses yeux perçants. Quelque chose se passait dans son minuscule cerveau et je le sentais. Elle avait flashé sur moi. Oui, elle me voulait. Bien sûr, rien ne vous oblige à me croire, mais je vous assure : je pouvais lire dans ses pupilles aux reflets lubriques qu'elle me désirait. Cela me glaça littéralement le sang.
Elle reprit alors sa course folle sous la table. Sylvie, qui elle, ne supporte pas la moindre proximité animale, se mit à hululer pour appeler le serveur qui, alerté par ses cris aigus, accourut aussitôt. Nous lui désignâmes l’endroit où mois d’une seconde plus tôt, se tenait la souris. Evidemment, elle avait disparu. Nous la cherchâmes un moment, lui jurâmes qu’elle était bien là, mais il ne trouva rien d’autre à dire que : « maintenant tout va bien, elle est partie ». Puis, avec l’habituel flegme glacé des garçons de café parisien, il nous tourna le dos et remonta poursuivre son service.  
Aussitôt eut-il disparu que la bête repointa son museau. Nouveaux hurlements, nouvelle entrée en scène du garçon : la bestiole s’évapora encore. Cette petite vicieuse le faisait exprès. Elle comprenait très bien ce qui se passait et menait le bal.
Le même manège se reproduit une bonne douzaine de fois, jusqu’à ce que l’ami dont nous fêtions l’anniversaire, excédé que le minuscule animal lui vole la vedette à sa propre fête, fasse appeler le patron.
« Toutes nos excuses », concéda celui-ci après avoir écouté notre récit. « Il y a des travaux, juste à côté : les Archives Nationales font renforcer leurs fondations et les vibrations effrayent les rongeurs, qui remontent dans les bâtiments voisins. Je vous assure que nous n’en avions jamais eu avant.
- Mais c’est inadmissible ! Qu’est-ce qui nous garanti que la nourriture n’est pas contaminée ? » s’esclaffa Théo, d’un air théâtralement outré. Il avait son sourire en coin des mauvais coups. Je compris alors que ce radin patenté essayait de profiter de la situation pour obtenir un rabais sur la note. C'était tout lui. Le restaurateur le comprit aussi. Un rictus résigné passa sur son visage. Il savait qu’on ne pouvait pas lutter contre ce genre de client.
« - La nourriture n’est pas contaminée, vous avez ma parole. Mais si ça ne suffit pas, je vous offre le dessert et un digestif ». Tout le monde applaudit son geste commercial. La rasade de gnole qu’il nous servit nous fit définitivement oublier la souris, qui avait filé pour de bon. Du moins, c’est ce que nous pensions.

Je la revis douze jours plus tard, un dimanche.  Pour occuper les après-midi de week-end pluvieux comme celui-ci, il m’arrive de peindre des natures mortes. Je ne suis pas très douée, mais cela m’amuse. Un mois plus tôt, j’avais installé dans un coin de mon salon un bouquet de fleurs mortes, une miche de pain et quelques coloquintes, devant lesquelles j’avais monté mon chevalet.
La toile enfin terminée, j’entrepris de remettre un peu d’ordre dans ma pièce à vivre. Je jetai les fleurs séchées, rangeai les coloquintes. Lorsque j’attrapai la miche de pain que je m’attendais à trouver desséchée et dure comme du bois, j’eus la surprise de découvrir que celle-ci était entièrement creuse. Elle avait rongée été par derrière. Quelque bête avait soigneusement raclé tout l’intérieur en prenant soin de laisser la façade externe parfaitement intacte, afin que je ne m’aperçoive de rien. C’était-là, indéniablement, l’œuvre d’un rongeur futé. Il avait dû travailler la miche chaque nuit depuis des semaines pour aboutir à un tel résultat.
Je restai interdite une minute. Je vous l’ai dit : mon immeuble est infesté de vermines en tout genre, mais pas de rat ni souris. Alors quoi ? Soudain, j’entendis comme un grattement. Ou plutôt un petit rongement, comme un bruit de dents minuscules attaquant quelque chose de croustillant. Je me retournai. Elle était là. La souris. Oui, celle de la cave du marocain, tranquillement posée sur un rayon de ma bibliothèque, en train de croquer ce qui ressemblait à un petit écolier au chocolat. Je savais que c'était elle. Je reconnaissais ses petits yeux noirs aux reflets lubriques. Oui, ils brillaient de cette même lueur, celle qui disait : « je te désire, oui, je t’ai choisi toi parmi tous les autres convives pour te pourrir la vie ».
Je poussai un cri de rage et me jetai sur elle, mais elle disparut derrière les livres avant que j’aie traversé la moitié du salon. Elle avait abandonné derrière elle le gâteau à moitié croqué : il s'agissait bien un petit écolier au chocolat. Ma gourmandise préférée. Le sang ne fit qu’un tour dans mon cerveau. Je me précipitai dans ma cuisine, ouvris le placard où je rangeai mes réserves de nourriture, attrapai le paquet de petits écoliers. Il était ouvert. Le démoniaque animal avait grignoté avec méthode et application l’emballage en carton, déchiré le film plastique à l’intérieur et chipé l’un des biscuits. Dégoûtée, je jetai la boîte entière. Comment avait-il pu réussir un tel coup ? Etait-ce vraiment la souris du restaurant, ou mon imagination me jouait-elle des tours ? Si c’était bien elle, comment avait-elle pu arriver jusqu’ici ? Je n’avais pas de sac à main ce soir-là. Si elle s’était glissée dans l’une de mes poches, je l’aurai tout de même sentie, non ?
Je fus alors saisie d’une rage intense. Mes poings tremblaient de colère et mes joues me brûlaient. Cette salle petite mesquine avait piqué mes écoliers, parmi les dizaines de paquet s de gâteaux rangés-là elle avait choisi mes préférés : elle se moquait de moi. Elle ne s'en tirerait pas comme ça. J’allais la butter à coups de savate comme les mulots de la grange de ma grand-mère, sans le moindre scrupule. Je déplaçai mon canapé, soulevai le tapis, éloignai les meubles du mur pour inspecter les plinthes. Après cela, je vidai chaque placard de la cuisine, regardai derrière le frigo, fouillai ma chambre, j’ôtai même quelques carreaux de la baignoire pour m'assurer qu'elle ne s’était pas faufilée derrière. Rien. J’avais retourné mon appartement de fond en comble, mais je ne trouvai pas le moindre trou par lequel elle aurait pu se glisser, ni la moindre trace de miettes ou crotte qui aurait indiqué son passage. Elle s'était tout bonnement évaporée.
Je me couchai dépitée autant qu'épuisée. Cette bestiole se fichait de moi. C'était une mutante à l'intelligence surdéveloppée vouée à la seule torture du genre humain. S'il en existait d'autres comme elle, nous étions fichus. Les rongeurs allaient nous rendre fous et, après des siècles de domination, se révolter pour établir leur règne sur la terre.
Mais peut-être que je ne prenais trop les choses à cœur, pensais-je alors. Après tout ce n’était qu’un animal. Or, un animal ne peut pas être pervers, vicieux et encore moins démoniaque. Les êtres humains ont la fâcheuse tendance à prêter aux bêtes des sentiments qu’elles n’éprouvent pas. En vérité, la seule chose qui importe à ces dernières est de survivre. J’avalai un demi somnifère pour me calmer les nerfs et me couchai. J’avais besoin de repos. Je sombrai dans un sommeil de plomb.

Malgré le somnifère, je me réveillai vers trois ou quarte heures du matin, car je sentis quelque chose. Il me semblait que des mains discrètes couraient sur la couverture et frôlaient mes jambes. J’étais encore à demi dans les vapes, si bien que je pensai d’abord qu’il s’agissait de Gilles, mon petit ami. Il devait, pour je ne sais quelle raison, chercher à rentrer dans le lit à tâtons. C’était bien son genre. Mais je me rappelai soudain qu’il était à l’étranger pour un tournage. Ça ne pouvait donc pas être lui. Je sursautai et allumai vivement la lumière : c’était elle.
La bestiole sautillait gaiement, comme un gamin s’amusant sur le matelas de ses parents un dimanche matin. Quelle souris peut bien faire ça, hein ? Un mulot normal ne pense qu’à manger et se reproduire, ça ne joue pas à réveiller les filles en pleine nuit et se faisant passer pour les mains de leurs amants. Immonde ! Evidemment, la satanée maligne disparut avant que je ne songe à la chasser. Je fus incapable de retrouver le sommeil.

Le lendemain matin, première heure, j’appelai mon propriétaire pour qu’il prenne charge le problème : après tout, c’était son appartement. « Impossible, mademoiselle », me répondit-il avec aplomb. « Je possède deux étages de cet immeuble depuis plus de vingt ans, je sais de quoi je parle : il est peut-être infesté de blattes et mites, ça oui, mais des rongeurs, non. Et puis, soyons sérieux, les souris ne remontent jamais jusqu’au septième ! » Il me raccrocha au nez. Cet empaffé ne me croyait pas.
De rage, je dormis les quatre nuits suivantes chez mon amie Lucie, dégoûtée à l'idée qu'un animal ait posé ses sales pattes sur mon lit. Il me fallut deux jours de plus pour de me ressaisir. Tout de même, je n’allais pas laisser une souris me mener par le bout du nez !
J’achetai une trentaine de petits pièges bourrés de mort au rat que j’installai un peu partout dans mon appartement. En ayant bien sûr pris soin de remplir certains d’entre eux de miettes de petits écoliers. La bête était peut-être futée, mais c’était aussi une gourmande : elle ne pourrait pas résister aux gâteaux chocolatés.
Deux semaines s’écoulèrent. Il ne se passa absolument rien. La souris ne pointa pas son museau, ne piqua aucune sucrerie, ne sauta pas sur mon lit. Je pensais m’en être débarrassée, enfin. Jusqu’à ce fameux vendredi soir.
Je devais retrouver Gilles un peu plus tard, au restaurant. Je me préparais tranquillement, en ne négligeant aucun détail. J’ouvris la petite boîte à bijoux où je rangeais mes boucles d’oreilles préférée : vide. J’étais pourtant certaine de les avoir laissées là. C’est simple, je ne les range jamais ailleurs. Je suis une fille incroyablement ordonnée en ce qui concerne les bijoux. Je clignai des yeux et regardai encore : non, il n’y avait rien, si ce n’est, à l’endroit exact où les boucles auraient dû être agrafées, quatre petites crottes noires et sèches. Ce fieffé rongeur avait réussi à ouvrir ma boîte à bijoux, à chouparder mes boucles d’oreille, et avait déféqué à leur place. Quelle souris fait ce genre de choses, hein ?
De rage, je jetai le coffret contre le mur. Si elle voulait me rendre folle, c’était gagné. Je commençais sérieusement à croire qu’elle était le diable incarné, et qu’elle m’avait choisi de me punir. Qu’avais-je donc fait de mal pour mériter ça ?
Je retournai une nouvelle fois mon appartement de fond en comble. Elle était là, quelque part, forcément. Je devais la trouver. Vers 21 heures, j’appelai Gilles et prétextai une mauvaise gastroentérite me clouant au lit. Je ne pouvais décemment pas lui avouer ce qui me retenait vraiment. Je repris ma fouille, minutieusement. J’allai jusqu’à crever les coussins du sofa pour vérifier si l'animal ne s’y cachait pas et à déplacer chacun de mes appareils d'électroménager afin de m’assurer qu’elle n’avait pas élu refuge par là-bas en dessous.
Je fis une pause vers vingt-trois heures, harassée. Je me laissai tomber sur une chaise de la cuisine. Je ne savais plus où fouiller. J’avais vraiment cherché partout. Je me servis une rasade de vodka. A ce stade d’agacement, seule une gorgée d’alcool fort était susceptible de m’apaiser un peu. Dépitée, je laissai mon regard errer dans la pièce. Il tomba sur la hotte aspirante, au-dessus de la cuisinière. Comme je me nourris exclusivement de plats tout prêts à réchauffer au four à micro-ondes, je ne m’en étais jamais servie depuis mon arrivée. C’était le seul endroit que je n’avais pas encore exploré. Un endroit chaud, sale et humide. Tout à fait le genre de ma filoute de souris. Je me jetai sur le tuyau et le secouai violemment. Il était recouvert d’une finn couche de pellicule grasse et poussiéreuse, probablement issue de la cuisine à l’huile des précédents locataires. C’était répugnant, mais je m’en moquai. Je frappai de toutes mes forces sur la hotte, jusqu’à ce qu’elle cède – elle était si vieille que ce fut moins difficile que je ne l’imaginai. Je tombai en arrière avec le tuyau dans les bras.
Tout un bazar se répandit sur le sol : des boules de gaine isolante grisâtre et viciée, des minons de poussière crasseux, et au milieu, deux bagues, le collier que m’avait offert mon amie Lucie, trois bracelets, et mes boucles d’oreille. Sans oublier une demi douzaine de petits écoliers à moitié grignotés. La bête m’avait volé, spolié, dépouillé. J’avais enfin trouvé son repère.
J’étais soulagée d’avoir retrouvé mes bijoux, mais tout autant folle de rage : la maudite m’échappait encore. Et elle m'échappe toujours. Il faut que je m’en débarrasse au plus vite. C’est une question de santé mentale. Il en va aussi de ma vie sociale : je ne peux pas continuer de passer mes vendredis soirs ainsi, à mettre mon appartement sens dessus dessous, plutôt que de sortir avec Gilles.

Alors voilà, monsieur le dératiseur. Je vous ai raconté mon histoire. Vous savez désormais à quel genre de bête vous avez affaire. Je vous paierai le prix qu’il faut, à condition que vous m’assuriez un service après-vente des plus sérieux. Car voyez-vous, il n’est pas impossible que la peste, devinant votre arrivée, se cache pendant des semaines, pour ne réapparaître que lorsque je commencerai à me croire enfin libérée de sa maléfique emprise. Elle m’a déjà fait le coup une fois.
Alors, vous signez ? Parfait. Vraiment, je vous remercie d’accepter le job. Tous les autres ont refusé. Oui, vraiment, ils ont refusé après avoir entendu mon histoire : c'est fou, non ? Des poules mouillées, tous autant qu’ils sont. Mais je dois vous prévenir d’une chose. Jamais, sous aucun prétexte, vous ne devrez regarder cet animal dans les yeux, vous m’entendez ? Débrouillez-vous, enfilez des lunettes noires, fermez les paupières, peu importe, tant que vous ne croisez pas son regard. Car on ne sait jamais. Elle pourrait flasher sur vous.

La reproduction sur votre blog de cette nouvelle est autorisée avec deux conditions que celle-ci soit à but non-lucratif et en indiquant la biographie de l’auteur. 

Nouvelle Inédite d’Arnaud Friedmann – Une terrible beauté est née

J’avais un projet un peu fou, nous faire découvrir à nous lecteurs des nouvelles inédite. Après quelques échanges de mails, j’ai vue mon rêve se réaliser. C’est ainsi que plusieurs auteurs ont répondu présent.


La nouvelle intitulée une terrible beauté est née que vous découvres aujourd’hui a été écrite par Arnaud Friedmann l’auteur du roman «  Le tennis est un sport romantique ».

Une terrible beauté est née

Un bruit, d’abord. Un grondement qui empoigne l’immeuble engourdi, grésille aux vitres des fenêtres. Mains molles encore aux courroies des volets, mains collées aux linteaux, et l’air humide de l’aube qui cogne les visages, investit les narines, s’infiltre vers les pièces tièdes où l’idée d’une nouvelle journée rechigne à pénétrer.

Trente bus, bleus, bondés de formes bardées dans des costumes guerriers. Les mains sur les garde-corps se crispent. Se relâchent. Rien d’inquiétant. Des bus. Bleus. En bas, dans la rue, des bus avancent. Ralentissent. S’immobilisent. Rectangles sombres parallèles aux trottoirs, aux immeubles d’en face desquels dépassent d’autres mains, des phalanges qui s’incurvent sur le métal des balcons. Reflets d’alliances offerts aux premiers rayons du soleil. Les visages ne se laissent pas distinguer dans la gueule noire des appartements.

Bottes. Coques sombres, d’abord, talons épais qui claquent en chœur au sol.  Pantalons bleus, matraques, gilets. Visières des casques, aucun visage. Les corps semblables. En face, les doigts inexplicablement se rétractent à l’intérieur des pièces. Des fenêtres s’entre-referment.

Et l’attente. Rien ne bouge. Le soleil balaie l’ombre des toits, s’attaque impunément aux étages supérieurs. Aux fenêtres, les cœurs de ceux qui sont restés se serrent, se surprennent à espérer le traumatisme d’une sirène qui les libérerait de cette attente opaque. En bas, ils ne bougent pas. Trente grappes de cinquante casques par rangées de six devant les rectangles parfaits des bus. En se penchant à peine on aperçoit, pour ceux qui l’osent, les grilles de la clinique éclaboussée de lumière. Certains osent. On devine leurs corps, on ne perçoit pas les visages. Le soleil, en cause, ou la crainte.

Neuf heures. Naissance. Tous l’espèrent aux fenêtres. L’espèrent pour se défaire des formes impeccables qui paralysent la rue, des casques alignés qui s’embrasent par intermittence. Qu’elle arrive, dans l’ambulance souveraine, qu’elle arrive même si on ne la voit pas, elle. Que les portes de la grille s’écartent enfin. L’absorbent. L’absolvent. Que cessent l’haletante attente et l’occupation sombre de la rue. A midi, le soleil basculera sur les parois d’en face. Eux seront toujours là. Rien ne se passe. Rien ne nait encore, malgré l’attente. Si. Quelque chose. Dans la rue. La terrible beauté de ces casques alignés.         
Arnaud Friedmann
Dernier roman paru : Le tennis est un sport romantique

La reproduction sur votre blog de cette nouvelle est autorisée avec deux conditions que celle-ci soit à but non-lucratif et en indiquant la biographie de l’auteur. 

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Nouvelle Inédite de Gilles Paris – Les pétales jaunes de Panarea

J’avais un projet un peu fou, nous faire découvrir à nous lecteurs des nouvelles inédites. Après quelques échanges de mails, j’ai vue mon rêve se réaliser. C’est ainsi que plusieurs auteurs ont répondu présent.

La nouvelle intitulée Les pétales jaunes de Panarea que vous découvrez aujourd’hui a été écrite par Gilles Paris son dernier roman l’été des lucioles est un succès en librairie.
 
 Gilles Paris  -® David Ignaszewski-koboy
Gilles Paris avec cette nouvelle, nous plonge une nouvelle fois dans le monde de l’enfance, il est question des souffrances d’une petite fille qui a perdu sa mère à sa naissance et un père absent dans sa présence.

Gilles Paris est né le 5 avril 1959 à Suresnes (92), en 1991, il publie son premier roman Papa et maman sont morts aux éditions Point-Virgule (Seuil), réédité en Point-Seuil en 2012. En 2002 Autobiographie d'une Courgette sort chez Plon pour lequel Gilles Paris reçoit le Prix de la Mairie du XVIIème. Au pays des kangourous, son troisième roman est publié aux éditions Don Quichotte en 2012, son dernier roman L'été des Lucioles publié en 2013 aux Editions Héloïse d’Ormesson

Les pétales jaunes de Panarea.

À Vanessa Paradis
Love Song / Le Rempart

         Maman est morte quand je suis née. Comme je ne l’ai pas connue, je n’ai pas de chagrin. Je regarde parfois des photos : c’est une belle étrangère aux cheveux longs qui sourit à papa. Ses yeux sont aussi bleus que la mer, ici, à Panarea, en Sicile, où je vis avec papa qui n’a jamais voulu retourner en France. Maman est enterrée à Stromboli ; une tombe entre les hautes herbes qui cachent les fleurs que papa dépose chaque semaine. De belles roses jaunes qui respirent la mer au loin avant de se faner, laissant leurs pétales flotter dans l’eau croupie qui sent l’œuf pourri. Je tiens papa par la main et je ne ressens rien. Maman est sous terre et je n’ai du chagrin que pour les pétales de roses jaunes.

         J’ai grandi trop vite sur cette île où personne ne fait vraiment attention à moi. À la réception, je donne les clés et le courrier aux clients de l’hôtel. Parfois je monte les télégrammes jusqu’aux chambres. Je n’ai pas le droit d’y entrer. Juste sonner, ou glisser le pli sous la porte. Seul Matheo m’aime bien, mais il est très vieux, et n’a plus l’âge de jouer ou de courir avec moi. Il m’offre des poupées que je cache sous mon matelas. Son uniforme est toujours impeccable, il parle plusieurs langues et tout le personnel de l’hôtel tremble quand il fait sa grosse voix. Papa vit dans sa chambre, une suite au dernier étage avec vue sur la mer où il ne se baigne jamais. Depuis que maman est morte, papa ne fait plus rien, à part boire du vin blanc et me gronder comme si j’étais à ce point désobéissante. Pourtant je le regarde avec douceur, même quand il est en colère. Si maman est morte, c’est à cause de moi. Je l’ai deviné toute seule. Si je n’étais pas venue au monde, papa et maman seraient repartis vivre en France et je n’aurais pas à donner les clés à des clients qui font autant attention à moi que la poussière sous un meuble. Le mercredi, Mme Agostino m’apprend l’italien, l’histoire, les mathématiques et la géographie. Cette vieille bique a une voix aiguë, qui me fait penser à un ongle griffant le tableau. Je m’applique sur mes leçons pour ne pas entendre les grognements de papa qui m’a pourtant promis un vélo pour mes dix ans si je retiens tout. Mme Agostino n’a pas d’enfant et elle n’en veut pas. Elle dit que ça coûte trop cher. Et elle regarde ma chambre comme si je ne la méritais pas. Le soir, j’aime bien m’asseoir sur la terrasse et fixer le volcan. Si j’avais une baguette magique, je le réveillerais et toute sa lave ferait disparaître notre île et moi avec. Des fois, je parle aux buses qui se posent sur la rambarde de ma terrasse. Je leur dis que je m’appelle Alice, je leur demande si elles veulent bien être mes amies. Je ne sais pas si les oiseaux ont des oreilles. Parfois la buse incline sa tête comme si elle était mon amie, mais elle s’envole aussitôt et moi, je ne sais pas voler. Je joue aussi avec les poupées que Matheo m’a offertes. Je leur lave les cheveux avec le shampoing de l’hôtel, celui dont je devrais me servir plus souvent d’après Mme Agostino qui dit que mes poupées sont plus propres que moi.

         Ce matin, j’ai donné deux nouvelles clés à Mme de Valère et à son fils, Solal. La 27 et 28, deux chambres communicantes. Solal s’est retourné avant de disparaître dans l’ascenseur et m’a sourit. Je n’ai pas l’habitude. Matheo qui a des yeux dans sa poche m’a fait un clin d’œil et m’a dit : « Fais-t-en un ami ». En fin d’après-midi, Solal est descendu à la réception et m’a demandé si je voulais bien me promener avec lui. Matheo a dit oui avec la tête et je suis sortie avec Solal. À Panarea, il fait toujours beau. Les rues sont blanches et la chaleur écrasante. Personne ne s’y promène à part les chats. J’ai dit à Solal que nous étions des chats et cela n’a pas eu l’air de l’étonner. J’entendais nos pas sur le sol et la voix de Solal qui voulait tout connaître de moi.
— Maman est morte quand je suis née. Papa boit du vin blanc. À l’hôtel, je donne les clés et le courrier. La buse est mon amie. Matheo et ses poupées aussi. Voilà, tu sais tout.
— Moi, papa est mort d’un cancer. Maman boit trop de Champagne. Je vais à l’école Notre-Dame Saint-Roch à Paris. J’ai des tas d’amis, je t’apprendrais. Voilà, tu sais tout.
         Je me suis arrêtée pour ne plus entendre mes pas. J’ai regardé Solal. Ses yeux étaient aussi bleus que ceux de maman en photo. Il portait un short et une chemise blanche trop grande pour lui, une chemise de papa. Ses cheveux étaient coupés en brosse, ses oreilles petites ; je m’étonnais qu’elles entendent quoi que ce soit.
— Comment tu sais que j’ai besoin d’amis ?
— Je l’ai su tout de suite à tes yeux. Ils sont tristes.
         J’ai repris la marche. Solal a pris mes petits doigts dans les siens et je me suis laissée faire. C’était comme si je tenais le soleil par la main. Tant pis si ça me brûlait de partout. En bas de la rue, nous sommes arrivés à la plage ; nous ne pouvions aller plus loin. J’aurais aimé marcher sur l’eau avec Solal et disparaître avec lui de l’autre côté de l’horizon. Mais Solal a fait demi-tour et nous sommes retournés à l’hôtel. Le soir, j’ai dîné seule dans ma chambre, et je suis allée embrasser papa avant de me coucher. Je l’ai trouvé allongé sur le canapé, sa bouche grande ouverte, en caleçon et tee-shirt, une bouteille de vin blanc à la main, serrée contre lui comme un doudou. J’ai refermé sa bouche et attrapé la bouteille que j’ai rangée à côté des autres. Puis j’ai déposé un baiser sur son front et j’ai dit : « Bonne nuit papa ». Je me suis assise sur ma terrasse et j’ai sifflé mon amie la buse. Elle est apparue dans le noir et s’est agrippée à la rambarde. Je lui ai parlé de Solal et de son papa mort et la buse a incliné sa tête comme si elle comprenait tout.

Le matin suivant, Louise de Valère, chambre 27, m’a demandé au téléphone de monter dans sa chambre. Je lui ai répondu que je n’avais pas le droit d’entrer dans les chambres des clients de l’hôtel. Matheo a fait sa grosse voix et j’ai ajouté qu’on venait de me donner l’autorisation de la rejoindre. Sa chambre était aussi grande que la mienne et donnait sur le volcan Stromboli. La maman de Solal a commandé un chocolat chaud que j’ai bu sans rien dire. Je sentais son regard sur moi, très doux, comme un papillon qui hésitait à se poser et voletait tout autour de moi.
— Solal m’a dit que tu étais une petite fille étonnante.
— Je n’ai rien d’étonnante, Madame. Ah si ! Peut-être : je parle aux buses.
— Comment ça, tu parles aux buses ?
— Ce sont mes amies, Madame.
— Appelle-moi Louise.
— Je vais essayer, Madame.
         Une odeur douce montait en moi et me chatouillait les narines. Un parfum à la fois sucré et fleuri. Peut-être était-il enfermé dans un de ces flacons que j’apercevais sur la table basse. Ce pouvait être, aussi, une odeur de maman. Après tout, je n’en savais rien. La main de Mme de Valère s’est posée sur mon bras.
— Ton père accepterait-il que tu dînes avec nous ce soir ?
— Je ne sais pas, Madame. Je vais demander à Matheo.
— Pourquoi pas à ton père ?
— Parce qu’il ne sait pas me dire oui.

         Et je me suis enfuie. J’ai marché longtemps sans savoir où j’allais. Je pensais à Matheo qui allait me disputer en rentrant. J’ai su en traversant toutes les ruelles de Panarea que mes pas me conduiraient au port. J’ai pris un bateau jusqu’à Stromboli et je suis allée voir maman. C’était la première fois que je m’y rendais seule. J’avais en tête le parfum obsédant de Mme de Valère, mais il s’effaçait dans ce paysage d’herbes hautes et d’eau croupie qui sentait l’œuf pourri. J’ai fermé les yeux sur quelque chose de beau, ses yeux bleus, comme ceux de Solal, et j’ai dit à voix haute : « Prends-moi dans tes bras ». Le vent s’est levé au même moment et m’a enveloppé dans son souffle tiède.

         À l’hôtel, Matheo ne m’a pas disputé. Il m’a dit :
—Fais-toi belle. Mme de Valère t’attend à vingt heures. Ton père est d’accord.

         Sur mon lit m’attendait un carton aussi grand que moi, avec un petit mot accroché par un bout de scotch. J’ai reconnu l’écriture de papa, toute de traviole, comme si elle buvait autant que lui. Le mot disait : « Pardonne-moi. Ton père. » Dans le carton, il y avait une robe de princesse trop belle pour moi. C’est à peine si j’osais la regarder. Quant à la toucher ! Mes mains étaient trop noires. J’ai disparu dans la salle de bain. J’ai frotté comme si je voulais disparaître sous l’eau et le savon. J’ai même lavé mes cheveux mieux que mes poupées. Une fois la robe sur moi, j’ai osé me regarder dans le miroir, derrière la porte. J’ai fait un bond en arrière. Et je me suis rendue chambre 27, pieds nus. Solal m’a ouvert la porte. J’ai vu dans ses yeux bleus que la robe lui plaisait, et mes pieds nus aussi. La table était dressée sur la terrasse, avec nappe blanche, porcelaine, argenteries et verres à pieds. Je ne me souviens pas du contenu des assiettes, ni de tout ce qu’on s’est dit ce soir-là, Louise de Valère, Solal et moi. Il me semble que mon amie la buse s’est posée un instant sur la rambarde, puis elle s’est envolée, rassurée par mes nouveaux amis. C’est au dessert, une tarte au chocolat toute fondante au-dedans, que Louise m’a annoncé qu’elle repartait en France le lendemain matin avec Solal. J’ai laissé la petite fourchette suspendue au-dessus de ma bouche et le chocolat a coulé sur ma robe de princesse. J’aurais voulu que les buses m’emportent dans la nuit noire et me lâchent au-dessus du volcan pour disparaître à jamais.
— Ne t’inquiète pas, m’a dit Louise, bientôt, tout va changer pour toi.
Je n’ai pas osé lui dire que bien sûr, tout allait changer après leur départ. Comme les petites lumières qui s’éteignent les unes après les autres sur l’ile d’en face, quand tout le monde dort, à part moi.
— Ne fait pas cette tête, ma petite, a insisté Louise. Je suis la sœur de ta maman et je lui ai fait une promesse que je vais tenir.
—Quelle promesse ?, j’ai demandé, tout en cachant la tache de chocolat et le mot maman dans les replis de ma robe de Princesse.
— Celle de veiller sur toi. Je l’aurais fait plus tôt si je n’avais pas dû rester auprès de l’homme que j’aimais qui s’éteignait un peu plus chaque jour.
Solal a soufflé toutes les bougies sur la table et s’est caché dans l’obscurité. J’ai respiré très profondément et j’ai demandé : « elle était belle, n’est-ce pas ? »
— Oui, a répondu Louise. Et aussi sauvageonne que toi. Une vraie tête de mule.
J’ai senti la main de Solal dans la mienne et le sourire de Louise m’a avalé toute entière. Ici, à Panarea, les mules transportent les bagages des clients de l’hôtel. Une vraie tête de mule. Et moi, qu’est-ce que je portais de si lourd qu’il me soit impossible de m’en débarrasser ?
—Tu vas venir nous voir à Paris cet hiver. Et crois-moi, ton père va te surprendre à partir de maintenant. Ce matin, nous avons eu, ensemble, une très longue conversation. La robe est juste un nouveau départ entre vous deux.
         À ce moment-là, j’ai pleuré longtemps. Jamais je n’aurais pu imaginer que j’avais autant de larmes en moi. J’ai senti les bras de Louise et de Solal qui se refermaient sur moi et c’était encore plus doux que le vent de Stromboli.

Je ferme les yeux un instant.

         Le visage de Solal apparaît, avec ses yeux bleus comme ceux de maman. Il est parti avec sa mère si tôt le lendemain matin, que je ne les ai pas vus reprendre le bateau. Le mercredi suivant, Mme Agostino n’est pas venue à l’hôtel. Papa m’a dit le jour même qu’elle ne reviendrait plus et que dorénavant ce serait lui qui me donnerait les cours. Je n’ai pas eu à m’appliquer car entendre papa me parler de mathématiques relevait pour moi de la magie. Me parler tout court. J’ai tout retenu d’un coup. Et pas une seule fois, je n’ai pensé au vélo, promis pour mes dix ans. Le soir, on a dîné dans un petit restaurant de Panarea. La première fois, avec papa. Je portais la robe de princesse, sans la tache de chocolat. Pourtant, il me semblait que le mot maman s’y cachait encore. J’avais mis des ballerines pour qu’il ne grogne pas. Ma main dans la sienne, immense, avait disparu. On a commandé du poisson. Le serveur a proposé la carte des vins et papa a répondu : « Non, merci. Une grande bouteille d’eau plate, s’il-vous-plaît. » J’ai regardé au loin le volcan endormi. J’étais heureuse de ne pas avoir eu de baguette magique pour le réveiller. Papa m’a dit doucement : « Tu lui ressembles tant ».

La vie, enfin, commençait.

Peut-être même que papa acceptera de me parler encore de cette belle étrangère aux yeux bleus et alors, j’aurai du chagrin et ce ne sera plus pour les pétales de roses jaunes. Et je raconterai tout à mon amie la buse, en attendant de retrouver Louise et Solal cet hiver, à Paris, où nous fêterons tous Noël ensemble, avec un sapin immense et des tas de cadeaux. Les cadeaux, en fait, je m’en fiche. Tout comme le vélo pour mes dix ans. Le plus beau cadeau me regarde chaque jour comme s’il me voyait pour la première fois. Et cet hiver, nous quitterons l’ile ensemble pour nous retrouver tous en famille. Bien sûr la belle étrangère aux yeux bleus ne sera pas avec nous, mais je sais que je ne pourrais plus voir de pétales sans penser à elle, surtout depuis que papa m’a dit qu’elle adorait marcher pieds nus et parler aux buses, tout comme moi.

Gilles Paris
Dernier roman paru : L’Été des lucioles Editions Héloïse d’Ormesson


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