L'homme qui avait soif, Hubert Mingarelli

Auteur: Hubert Mingarelli
Titre Original: L’homme qui avait soif
Date de Parution : 3 janvier 2014
Éditeur : Stock
Nombre de pages : 180
Prix : 16,00€ 15,20€

Quatrième de couverture : Japon, 1946, pendant l’occupation américaine.
Démobilisé depuis peu, Hisao revient de la montagne avec une soif obsédante et des rêves qui le hantent. À bord du train qui doit le conduire vers la femme aimée, il commet une terrible erreur. Descendu pour boire, il voit le train repartir avec sa valise et l’oeuf de jade qu’il a prévu d’offrir à Shigeko.
Alors qu’un suspens subtil mais intense invite le lecteur à suivre les péripéties d’Hisao courant après sa valise, se dessine la bataille de Peleliu où il a combattu aux côtés de Takeshi, jeune soldat troublant qui chante dans le noir. Et qui mourra à ses côtés.
Dans ce roman aussi puissant que poétique, Hubert Mingarelli évoque avec une rare élégance l’amitié entre hommes et le Japon meurtri par la guerre.
Hisao retrouvera-t-il sa valise et arrivera-t-il jusqu’au « mystère Shigeko » ?

Extrait
1946

Hisao Kikuchi s'était couché sur le côté et ouvrait la bouche sous la pierre d'où l'eau gouttait. Sans doute un reste de rosée que la mousse avait gardée. Une goutte, deux gouttes, il pouvait les compter. Il en tombait si peu que c'était une douleur dans sa bouche. Il avait envie de manger la pierre, comme si l'eau avait été à l'intérieur. Il se redressa, s'accroupit, et fit un creux avec ses mains. Une goutte, deux gouttes, trois gouttes. Ça n'allait pas plus vite, mais dans cette position, c'était moins douloureux d'attendre. Il regarda vers le train. Personne d'autre que lui ne s'en était éloigné. Même le soldat étranger restait près de la voie. Hisao leva les yeux vers le ciel pour ne plus voir le train et vit des nuages blancs. Il serrait si fort ses mains qu'il ne perdait pas une goutte de ce qu'il récoltait.
La locomotive siffla. Il trembla et faillit perdre l'eau qu'il avait déjà. Son regard courut vers la voie. Son imagination traversa le wagon, alla sous son siège, ouvrit sa valise, déplia son caleçon en laine et déroula le papier rouge autour du cadeau pour Shigeko. Puis il regarda ses mains. Elles contenaient maintenant la moitié de ce qu'il avait besoin de boire. À nouveau la locomotive siffla. Le soldat étranger avait grimpé sur le marchepied. Hisao baissa la tête. «Pardon, pardon, Shigeko. Je commence déjà à te faire passer après moi.» Il releva la tête. Sur le marchepied, le soldat étranger lui lançait des gestes.
Il y eut un bruit de fer. Le train reculait. Il grinçait sur les rails. Puis il commença à partir en avant, et Hisao à cet instant se sentait si déchiré qu'il se rêva être deux. Un qui restait là à récolter l'eau jusqu'à ce que le creux entre ses mains fût plein, et l'autre qui courait vers le train, vers son wagon qui s'éloignait maintenant, et où le soldat étranger se tenait toujours sur le marchepied, et l'ignorait à présent.
Hisao Kikuchi ne pouvait être qu'un, et il pleurait de désespoir. Le train s'en allait lentement et sans remède avec la valise et le cadeau pour Shigeko, l'oeuf en jade roulé dans le papier rouge et protégé par son caleçon en laine. «Je suis malade, Shigeko, je suis comme ça.» Il ferma les yeux. Son esprit plongea dans la poche de sa veste où se trouvait la dernière lettre de Shigeko Katagiri. «C'est ma maladie, Shigeko, qui a laissé partir ton cadeau. Je l'ai attrapée dans la montagne. Je croyais qu'elle resterait là-bas. Je me suis trompé. À présent elle est mon ombre.»
Il rouvrit les yeux lorsqu'il n'entendit plus le souffle de la locomotive et les wagons grincer sur les rails. Il les cligna dans la lumière matinale, et en face de lui, là où s'était trouvé le train, il ne vit ni les rails ni le champ d'orge et la lisière en coquelicots, mais le vide. Même la sombre usine au loin, il ne l'apercevait plus, et il crut perdre la tête lorsqu'en se penchant vers ses mains il vit qu'elles n'étaient pas encore pleines.


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