L'invention de nos vies, Karine Tuil

Auteur: Karine Tuil
Titre Original: L’invention de nos vies
Date de Parution : 21 août 2013
Éditeur : Grasset
Nombre de pages : 504
Prix : 20,90€ 19,86€

Quatrième de couverture : Sam Tahar semble tout avoir : la puissance et la gloire au barreau de New York, la fortune et la célébrité médiatique, un « beau mariage »... Mais sa réussite repose sur une imposture. Pour se fabriquer une autre identité en Amérique, il a emprunté les origines juives de son meilleur ami Samuel, écrivain raté qui sombre lentement dans une banlieue française sous tension. Vingt ans plus tôt, la sublime Nina était restée par pitié aux côtés du plus faible. Mais si c était à refaire ?
À mi-vie, ces trois comètes se rencontrent à nouveau, et c est la déflagration...
« Avec le mensonge on peut aller très loin, mais on ne peut jamais en revenir » dit un proverbe qu illustre ce roman d une puissance et d une habileté hors du commun, où la petite histoire d un triangle amoureux percute avec violence la grande Histoire de notre début de siècle.

Extrait
Commencer par sa blessure, commencer par ça - dernier stigmate d'un caporalisme auquel Samir Tahar avait passé sa vie à se soustraire -, une entaille de trois centimètres au niveau du cou dont il avait tenté sans succès de faire décaper la surface à la meule abrasive chez un chirurgien esthétique de Times Square, trop tard, il la garderait en souvenir, la regarderait chaque matin pour se rappeler d'où il vient, de quelle zone/de quelle violence. Regarde ! Touche ! Ils regardaient, ils touchaient, ça choquait la première fois, la vue, le contact de cette cicatrice blanchâtre qui trahissait le disputeur enragé, disait le goût pour le rapport de forces, la contradiction - une forme de brutalité sociale qui, portée à l'incandescence, présageait l'érotisme -, une blessure qu'il pouvait planquer sous une écharpe, un foulard, un col roulé, on n'y voyait rien ! et il l'avait bien dissimulée ce jour-là sous le col amidonné de sa chemise de cador qu'il avait dû payer trois cents dollars dans une de ces boutiques de luxe que Samuel Baron ne franchissait plus qu'avec le vague espoir de tirer la caisse - tout en lui respirait l'opulence, le contentement de soi, la tentation consumériste, option zéro défaut, tout en lui reniait ce qu'il avait été, jusqu'à l'air affecté, le ton emphatique teinté d'accents aristocratiques qu'il prenait maintenant, lui qui, à la faculté de droit, avait été l'un des militants les plus actifs de la gauche prolétarienne ! L'un des plus radicaux ! Un de ceux qui avaient fait de leurs mortifications originelles une arme sociale ! Aujourd'hui petit maître, nouveau riche, flambeur, rhéteur fulminant, lex machine, tout en lui exprimait le revirement identitaire, l'ambition assouvie, la rédemption sociale - le contrepoint exact de ce que Samuel était devenu. Une illusion hallucinatoire ? Peut-être. Ce n'est pas réel, pense/prie/ hurle Samuel, ce ne peut pas être lui, Samir, cet homme neuf, célébré, divinisé, une création personnelle et originale, un prince cerné par sa camarilla, rompu à la rhétorique captieuse - à la télé, il s'adonise, s'érotise, plaît aux hommes, aux femmes, adulé par tous, jalousé peut-être, mais respecté, un virtuose du barreau, un de ceux qui disloquent le processus accusatoire, démontent les démonstrations de leurs adversaires avec un humour ravageur, n'ont pas froid aux yeux -, ce ne peut pas être lui ce loup de prétoire artificieux, là-bas, à New York, sur CNN, son prénom américanisé en lettres capitales SAM TAHAR et, plus bas, son titre : lawyer - avocat -, tandis que lui, Samuel, dépérissait dans un bouge sous-loué sept cents euros par mois à Clichy-sous-Bois, travaillait huit heures par jour au sein d'une association en tant qu'éducateur social auprès de jeunes-en-difficulté dont l'une des principales préoccupations consistait à demander : Baron, c'est juif ?/passait ses soirées sur Internet à lire/commenter des informations sur des blogs littéraires (sous le nom de Witold92)/écrivait sous pseudonyme des manuscrits qui lui étaient systématiquement retournés - son grand roman social ? On l'attend encore... -, ce ne peut pas être lui, Samir Tahar, transmué, méconnaissable, le visage recouvert d'une couche de fond de teint beige, le regard tourné vers la caméra avec l'incroyable maîtrise de l'acteur/du dompteur/du tireur d'élite, les sourcils bruns épilés à la cire, corseté dans un costume de grande marque taillé à ses mesures, peut-être même acheté pour l'occasion, choisi pour paraître/ séduire/convaincre, la sainte trinité de la communication politique, tout ce qu'on leur avait transmis jusqu'à la décérébration au cours de leurs études et que Samir mettait maintenant à exécution avec la morgue et l'assurance d'un homme politique en campagne, Samir invité à la télévision américaine, représentant les familles de deux soldats américains morts en Afghanistan, entonnant le péan de l'ingérence, flattant la fibre morale, tâtant du sentiment et qui, devant la journaliste qui l'interrogeait avec déférence - qui l'interrogeait comme s'il était la conscience du monde libre ! -, restait calme, confiant, semblait avoir muselé la bête en lui, maîtrisé la violence qui avait longtemps contaminé chacun de ses gestes, et pourtant on ne percevait que ça dès la première rencontre, la blessure subreptice, les échos tragiques (...)


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